
Crédit photo : Dominique Dupuy (@DominiqueAyiti) via Twitter.
La visite du Secrétaire d’État américain Antony Blinken en Haïti, un événement qui devrait attirer l’attention de la scène médiatique, soulève pourtant des interrogations cruciales peu abordées. Au-delà des discussions attendues sur l’insécurité et la situation politique en Haïti, un aspect fondamental reste négligé : après Haïti, Blinken se rendra en République dominicaine. Deux pays, une île, mais des relations diplomatiques actuellement en chute libre. La situation des Haïtiens vivant chez nos voisins dominicains est devenue une préoccupation humanitaire et diplomatique d’une ampleur que peu osent confronter de front.
En République dominicaine, des milliers de nos compatriotes vivent un véritable calvaire, conséquences de décisions unilatérales du gouvernement dominicain, jugées inhumaines et contraires aux droits humains par plusieurs observateurs internationaux, notamment l’Organisation des États Américains (OEA). Les expulsions massives, les arrestations arbitraires et la xénophobie rampante ont transformé la vie de beaucoup de ces Haïtiens en un cauchemar quotidien. Que peut-on espérer de la visite de Blinken dans un tel contexte? Le dossier sera-t-il abordé en priorité lors des échanges entre la ministre haïtienne des Affaires étrangères et son homologue américain? Rien n’est moins sûr.
Dominique Dupuy, notre ministre des Affaires étrangères, a clairement exprimé son mécontentement envers la République dominicaine en boycottant l’investiture du président dominicain. Un geste fort, certes. Mais au-delà des symboles, la question qui nous taraude est : que dira-t-elle concrètement à Blinken? Ce dernier peut-il jouer un rôle de médiateur dans cette situation complexe, où les droits de l’homme semblent être piétinés de part et d’autre de la frontière? L’administration haïtienne, déjà acculée par les crises internes, est-elle prête à affronter la République dominicaine sur ce terrain diplomatique glissant?
Les points d’agenda de Blinken semblent néanmoins orientés ailleurs. En Haïti, il rencontrera Edgard Leblanc Fils, coordinateur du Conseil présidentiel de transition, ainsi que le Premier ministre Garry Conille. Ces discussions porteront sur les étapes à venir dans la transition démocratique en Haïti et sur l’aide humanitaire américaine, ainsi que sur les efforts de stabilisation menés par les Haïtiens. Le Secrétaire d’État abordera également la question de la sécurité à travers le soutien des États-Unis à la mission multinationale de sécurité, tout en soulignant l’importance du respect des droits de l’homme.
Mais au-delà de ces priorités locales, l’ombre des relations avec la République dominicaine plane. En République dominicaine, Blinken discutera avec le président Luis Abinader, pour renforcer leur partenariat économique et sécuritaire, en mettant en avant les droits humains et la gouvernance. Ces échanges incluront également des collaborations autour de la sécurité régionale et de la résilience face au changement climatique, à travers des initiatives telles que le CBSI (Caribbean Basin Security Initiative) et le PACC 2030 (Partenariat USA-Caraïbes pour répondre à la crise climatique).
Le défi est immense. Alors que Blinken s’apprête à visiter les deux pays, le silence ou l’inaction ne sont plus des options viables. L’État haïtien doit s’assurer que la situation des Haïtiens en République dominicaine ne soit pas reléguée à l’arrière-plan des discussions. Mais en avons-nous la capacité? Dans un contexte de fragilité diplomatique, où les voix haïtiennes sont souvent étouffées sur la scène internationale, la ministre saura-t-elle se faire entendre? Ou cette visite du Secrétaire d’État ne sera-t-elle qu’un énième exercice de diplomatie stérile, où les sujets brûlants seront laissés sous le tapis?
L’incertitude demeure. Cette visite pourrait offrir l’opportunité de relancer les discussions autour des droits des Haïtiens en République dominicaine. Ou, à l’inverse, elle pourrait simplement renforcer le statu quo. Une chose est sûre : la relation entre Haïti et la République dominicaine est à un tournant critique, et le gouvernement haïtien ne peut plus se permettre d’éluder la question. Mais au-delà des intentions affichées, la vraie question est de savoir si les discussions franchiront le mur des mots pour aboutir à des actions concrètes. C’est là où réside toute l’incertitude.

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