
En cette période charnière pour Haïti, alors que le pays est pris dans l’étau d’une crise profonde, la récente citation du Premier ministre Garry Conille d’un discours de Theodore Roosevelt suscite de vives interrogations. Roosevelt, figure emblématique des États-Unis, est loin d’incarner l’ami des nations souveraines. Et pourtant, c’est bien lui que Conille a choisi de citer, reprenant son célèbre discours “L’homme dans l’arène” prononcé à Paris en 1910. Un choix, pour beaucoup, qui manque cruellement de sensibilité envers l’histoire douloureuse d’Haïti.
Il faut le rappeler, Theodore Roosevelt, bien qu’admiré aux États-Unis pour ses réformes internes, porte sur ses épaules la responsabilité de l’invasion américaine d’Haïti en 1915. Sous prétexte de protéger les intérêts économiques américains dans la région, Roosevelt a instauré une politique d’interventionnisme agressif dans les Caraïbes, baptisée la “politique du gros bâton”. Ce fut sous son mandat que la doctrine Monroe fut transformée en une justification pour des actions militaires directes, et Haïti en fut l’une des principales victimes.
Le 28 juillet 1915, à peine quelques années après la mort de Roosevelt, les troupes américaines débarquèrent en Haïti, plongeant le pays dans une occupation militaire qui dura 19 ans. Cette occupation, bien loin d’apporter stabilité et prospérité, institua un régime de travail forcé, pillage des ressources naturelles, et de nombreux abus contre la population haïtienne. Roosevelt, même posthumement, est perçu comme l’un des architectes de ce désastre historique, par sa vision paternaliste et impérialiste des Caraïbes.
Le fait que Garry Conille choisisse de s’inspirer de cet homme pose alors de sérieuses questions sur la direction de son leadership. Pourquoi chercher à magnifier une figure qui symbolise, pour beaucoup, la domination étrangère et l’humiliation d’Haïti? Les mots de Roosevelt ne peuvent être séparés de ses actions, et c’est là que réside le malaise. En glorifiant “l’homme dans l’arène”, Conille semble occulter l’autre visage de Roosevelt : celui du chef d’État qui ne voyait pas Haïti comme une nation indépendante mais comme une simple extension des intérêts américains dans la région.
Dans un contexte où la souveraineté haïtienne reste fragile, ce choix apparaît non seulement comme un manque de discernement, mais aussi comme une insulte à la mémoire de ceux qui ont souffert sous l’occupation américaine. Garry Conille, en tant que chef de gouvernement, aurait pu choisir de citer des figures haïtiennes ou panafricaines, des voix qui incarnent la lutte pour l’autodétermination et la dignité. Mais au lieu de cela, il s’est tourné vers Roosevelt, ravivant un passé colonial que beaucoup espèrent voir révolu.
Il est légitime de se demander si ce geste ne trahit pas la véritable allégeance de Conille. Est-il là pour représenter les intérêts du peuple haïtien ou ceux d’un pouvoir étranger? L’histoire, une fois de plus, semble se répéter, et il revient au peuple haïtien de décider si, cette fois, il acceptera de se tenir dans l’arène de Roosevelt ou de se dresser contre elle.

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